Michel Barengo
"Je dors avec mon troupeau pour flinguer le loup"
Eleveur de 1600 moutons dans le Mercantour
La mondialisation et la politique agricole commune (PAC) ont forcé les éleveurs à pratiquer un élevage de grande envergure. 1600 moutons sont nécessaires à M. Barengo pour avoir un troupeau suffisamment subventionné pour concurrencer le mouton de Nouvelle-Zélande. Difficile à gérer. Surtout en présence du loup. Malgré ses chiens et ses efforts, M. Barengo est convaincu que son meilleur moyen de protection est sa carabine. Il est l'un des trois éleveurs les plus touchés par les attaques de loup dans le Mercantour, avec plus de 600 moutons tués en 10 ans.
Avez-vous subi des attaques de loup ?

Oui. De nombreuses attaques de loups, depuis décembre 1994.
Cela doit se chiffrer à plus de 400 brebis constatées. Après, il y a celles qu'on ne retrouve pas. Nous, on les comptabilise mais on n'est pas dédommagés.


Vous avez reçu des indemnités ?
Voir aussi "Indemnisation aux éleveurs"

Oui, mais justement, on est indemnisés uniquement dans le cadre du constat qui est fait sur le terrain. Donc, on indemnise seulement les brebis retrouvées qui ont des traces de morsures ou qui sont consommées. Mais, par contre, toutes les brebis qui sont consommées dans un coin isolé ou dans un vallon encaissé, si on ne les retrouve pas, forcément, on peut pas prouver à l'administration qu'elles ont disparu sous le coup du loup. Elles ne sont pas prises en compte.


Les indemnités ne sont pas suffisantes ?
Photo: B. Moriamé
Que l'on me dise "tu fermes ta gueule parce qu'on t'indemnise", moi ça me convient pas. Quand je garde une brebis, c'est parce que je sais qu'elle est adaptée. Elle a été élevée chez moi. Elle correspond à des critères de rusticité. Si on me paie une nouvelle brebis, je perds déjà deux ans pour qu'elle s'adapte et, à la limite, cette brebis, elle s'adaptera jamais chez moi. Ses agneaux, nés dans le troupeau, s'adapteront. Mais les brebis de l'extérieur ont du mal à s'adapter. De plus, on va me dédommager la valeur à la vente de la brebis mais on ne va pas prendre en compte tout le manque à gagner qui se serait dégagé au cours de la carrière de la brebis : c'est-à-dire qu'on ne va pas me payer les 6 ou 7 agneaux qu'elle m'aurait faits.


Au-delà des dégâts directs causés par le loup, peut-on parler de dégâts psychologiques ?

On n'a plus de sérénité dans le travail. Par exemple, avant qu'il y ait les loups, on pouvait faire notre boulot en bergerie avec les brebis qui agnelaient (mettaient bas). Les brebis on pouvait les laisser dehors, sur l'alpage; on allait les voir une fois tous les dix jours. On n'avait pas de problèmes. Ca, maintenant, avec les prédations, on ne peut plus le faire. J'ai essayé une année. Je l'ai bien regretté. Dans ces cas-là, il n'y a pas de constat. Si, pendant dix jours, on ne va pas voir les brebis, quand on monte, on ne retrouve plus rien. Donc, ces brebis-là ne me sont pas dédommagées.


Vous passez des nuits avec le troupeau, je crois.

Oui mais moi, quand je passe une nuit avec le troupeau, c'est pas pour essayer de défendre mes brebis, c'est pour essayer de flinguer le loup. Ca ne m'intéresse pas de dissuader le loup de venir. S'il faut que je passe toutes les nuits pour le dissuader, ça m'intéresse pas. Je préfère passer quelques nuits pour le flinguer.


De quels moyens de protection disposiez-vous lors des premières attaques ?
Voir aussi "Les moyens de protection : la clé ou l'impasse"

D'un calibre 7.64.


Et maintenant ?

D'un calibre 7.64, et un calibre 12, chevrotine.


Mais vous avez des chiens !

Les chiens, ils font partie d'un folklore. Ce sont juste des contraintes supplémentaires. On nous les a imposés de par la présence des loups. Il faut qu'on les nourrisse à notre charge. Il faut qu'on en assure la responsabilité en cas de dégâts sur randonneur ou autres. En plus, ces chiens sont petit à petit en train de détruire la faune à l'intérieur du parc. Nous, ça nous fait plaisir de regarder un chevreuil, voir traverser un sanglier, démarrer un lièvre … De toute façon, une brebis, c'est pas fait pour évoluer avec des chiens au milieu. Il y a même des patous qui ne tolèrent pas les moutons étrangers.


Vous pensez que c'est parce qu'ils sont mal éduqués ?

J'en n'ai rien à foutre qu'on me dise que le patou, il faut l'habituer comme ci et qu'il réagisse comme ça, et patati et patata. Moi, je suis pas éleveur canin, je suis éleveur de brebis. Après, on vient me dire que mon chien a fait ci ou ça parce que je l'ai mal éduqué. Mais moi, mon métier, c'est pas d'éduquer des chiens, c'est de faire grossir des agneaux.


Le parc à contention électrique est-il un moyen de protection plus facile à mettre en oeuvre ?

C'est très facile à utiliser un parc à contention. Le problème, sur nos alpages, c'est de trouver un pâturage où l'on peut l'utiliser. C'est déjà très difficile de trouver quelques mètres carrés de replat. Mais il faut être fou pour parquer ses brebis au beau milieu des dénivelés de notre vallée. Si le loup vient rôder autour et que les brebis s'affolent, le paquet démarre la descente. Et adieu, il y a tout qui saute : les brebis, la clôture, tout.


N'y a-t-il pas d'autres inconvénients ?

Les brebis, la nuit, elles se déplacent pour trouver un endroit où elles sont bien. Là, elles peuvent pas bouger. Mais le problème, c'est l'herbe. Le matin, on perd déjà une heure pour les amener à l'herbe. Le soir, il faut plus d'une heure pour les réunir. Le problème, ce n'est pas le temps que j'y consacre mais bien les kilos de viande qu'il me manque sur la production d'agneaux. Pendant tout ce temps, les brebis et agneaux ne mangent pas. S'il manque 3 kg par agneau, multipliés par 500 agneaux vendus au kilo, ça chiffre très rapidement.


En définitive, les moyens de prévention sont-ils efficaces?

Les théoriciens qui nous parlent de moyens de protection, il faudrait qu'ils prennent un troupeau pendant deux ans et qu'ils nous montrent comment ils arrivent à le gérer dans notre contexte. Après, peut-être, j'adhérerai à leurs idées. Mais tant qu'eux ils font des papiers dans leurs bureaux et nous on en chie sur le terrain, on sera jamais sur la même longueur d'onde.

Et puis, les moyens de protection, je veux bien qu'on dise que c'est efficace. Mais c'est efficace uniquement dans la mesure où l'on garde les brebis dans un périmètre confiné, toujours bien empaquetées. Alors que moi, je prends mon pied si elles sont bien dispersées. Plus il y en a partout, plus je m'éclate parce que je sais qu'elles mangent vachement bien. Ca me fait plaisir quand il y a des brebis sur 300 hectares. Je me dis "Putain, ça profite bien !" Par contre, c'est sûr, avec la prédation, on peut pas faire comme ça. Mais qu'est-ce qu'il faut qu'on fasse ? Que l'on s'adapte à la prédation ? Ou que les défenseurs des prédateurs s'adaptent au pastoralisme ? Nous, on était là avant. Quand on nous dit que le loup appartient à l'écosystème, je veux bien. Mais si on regarde dans un dictionnaire ce qu'est l'écosystème, c'est "l'étude des êtres vivants dans un milieu donné". Quand moi je me suis installé, il faisait pas partie de mon "milieu donné", le loup. Alors, c'est qui l'intrus, c'est moi ou c'est lui ?

Tant qu'on n'indemnise pas la totalité des coûts et … des moyens de protection, tant qu'il y en a une partie à la charge des éleveurs, on ne pourra pas aller d'accord, c'est impossible !


Et le système des "aides-bergers" ?

Ca fonctionne bien. Ca soulage quand on ne peut pas être près du troupeau. Si l'on veut faire deux troupeaux, si on doit rester près des brebis qui agnellent ou si l'on recherche des brebis perdues, au moins on sait qu'il y a quelqu'un près des brebis.


Quelles contraintes cela implique-t-il pour l'éleveur?

L'aide-berger est à notre charge mais dans la mesure où il est compétent, tu retrouves ce qu'il te coûte.


En général, ils sont compétents ?

Ca dépend. On a de tout. Certains croient que c'est facile mais, contrairement aux idées reçues, être berger n'est pas un métier facile. Les gens disent "Vous, les bergers, c'est cool. Vous êtes au soleil. Vous gardez vos brebis. Vous les regardez manger toute la journée …" Mais en fait, c'est pas comme ça. Des fois, tu galères. Des fois, t'as rien à foutre. Mais quand tu travailles, tu travailles dur.


Mais, avant la présence du loup, votre troupeau était-il toujours gardé ?

On dit ou on écrit souvent que les éleveurs ne gardent pas leur troupeau l'été, que les brebis sont libres sur l'alpage. Ca, c'est né de la fiction d'un écolo frustré. A la limite, je veux bien que l'on dise cela pour l'intersaison. A cette époque de l'année, on fait de la surveillance, pas du gardiennage. Cela veut dire qu'on peut laisser les brebis quelque temps et les surveiller de loin. Mais, durant l'estive, on ne peut pas laisser les brebis aller partout. Nous payons la location d'un alpage. Le voisin ne veut pas voir mes brebis sur son herbe.


Est-ce bien le loup qui nécessite ces mesures et non la prévention de maladies ou d'accidents au sein du troupeau ?

Quand je me suis installé, il n'y avait pas de loups. Par contre, je savais qu'il y avait la brucellose et les chiens errants. Je l'ai accepté ainsi.

Mais de toute façon, les chiffres qui valent pour la France [200.000 moutons morts de la prédation des chiens par an, contre mille pour les loups] n'ont rien à voir avec les statistiques pour la vallée de la Vésubie. Pour en revenir à la brucellose, j'ai personnellement perdu 10 ou 12 brebis mortes de cette maladie. Pour moi, ça équivaut à une semaine de prédation. Les chiffres, c'est un faux argument. On leur fait dire ce qu'on veut. Si j'avais su qu'il y avait des loups, c'est beaucoup moins sûr que je me serais installé. Un jeune qui s'installe dans un contexte de prédation, soit il a les reins solides, soit il va à la faillite. Il va se suicider, le pauvre type. Economiquement, il se casserait la gueule.


Mais ce n'est pas le loup qui est responsable de la crise du pastoralisme puisque celui-ci ne survit que grâce à d'importantes subventions.
Voir aussi "Crise du pastoralisme : avec ou sans le loup..."

Moi, je m'en fous des subventions. D'abord, si l'État décide de donner des subventions, c'est qu'il y a un intérêt quelque part, ne serait-ce que par l'entretien de l'espace. Ils sont pas plus cons que nous les gens des ministères. Après, s'ils se font planter quand il y a des négociations sur le cours de l'agneau et s'ils rattrapent le marché en nous filant des subventions, la faute est à qui ? A l'éleveur ou à l'Etat ? Moi, si on me ramène le prix de l'agneau au prix normal qu'il devrait avoir, je préfère. On gagnerait, à mon avis, nettement plus qu'avec les subventions.


C'est encore possible ?

Mais pour cela, il faudrait arrêter d'importer des moutons australiens ou néo-zélandais qui sont élevés principalement pour leur laine et dont la viande est un sous-produit. L'Etat a voulu s'aligner sur les moutons les moins chers avec les subventions parce qu'on n'arrive plus à lutter.


Pourquoi, à votre avis, l'Etat ne vous propose pas de solution durable?

A mon avis, il va sortir de la commission une grosse enveloppe d'argent mais le problème va rester.


Vous n'avez pas l'impression que l'Etat vous abandonne et attend patiemment le déclin d'une filière à laquelle il a renoncé ?

C'est pas impossible, mais quand le loup n'aura plus à bouffer chez nous, on le retrouvera dans le centre de la France. Et puis, un jour, il n'y aura plus de chevreuils, c'est la faune sauvage qui va disparaître.


Vous savez tout de même que le loup est un bienfait pour la faune sauvage. Il ne peut pas la détruire, c'est biologiquement impossible.
Voir aussi "Le loup assure vie et santé à ses proies"

Alors, la faune sauvage n'est pas en danger ? On va me faire croire que le loup applique un plan de chasse ? Vaut-il mieux un plan de chasse intelligent ou un prédateur ?


Trouveriez-vous légitime qu'on abatte un loup ?

Oui, si le loup attaque un troupeau en présence d'un berger.


Et qu'on l'empoisonne ?

Il faut arrêter de croire que ce sont des bergers qui empoisonnent les loups. Les éleveurs, de par leur vie en montagne, sont beaucoup trop respectueux de toutes les autres espèces qui pourraient être victimes du poison pour se livrer à de telles pratiques.


Vous êtes favorable aux battues anti-loup ?
Voir aussi "Espèce protégée ? Le droit ne suffit pas !"

Y en a pas assez qui ont été faites et c'était pas les bonnes périodes. Mais c'est pas la peine de faire des battues. Je pense qu'il faut être armé à côté de son troupeau. Il faut essayer de précipiter un départ anticipé du loup.


Mais l'espèce est menacée et protégée.

Oui mais l'espèce "éleveur" est menacée aussi. Alors, qui doit-on défendre ?

Association www.loup.org

2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé