Gaston Franco
"La clé, c'est de surveiller les troupeaux"
Maire de Saint-Martin Vésubie, conseiller général des Alpes-Maritimes, vice-président du parc national du Mercantour et président de l'association des communes forestières des Alpes-Maritimes
Le maire charismatique de Saint-Martin Vésubie, commune qui a vu pour la première fois le loup réapparaître en France, ne cache pas sa position favorable au loup, ni aux éleveurs de sa commune et du département, ni à ses adversaires politiques. Au contraire, Gaston Franco (UMP) dénonce sans détour les travers du pastoralisme et de la filière ovine dans le Mercantour, dont le loup ne serait que le bouc émissaire. Selon lui, les éleveurs ne protègent pas leurs troupeaux et ne devraient, en conséquence, plus recevoir ni indemnisations ni subventions. De même qu'il les accuse de détourner la filière ovine et de vendre sous le manteau. Parlez Franco !
La cohabitation entre loup et élevage est-elle possible dans le Mercantour ?

Elle sera de toute façon difficile, la cohabitation. Mais j'ai pu constater qu'en Italie, cela a été possible. A partir de moyens d'accompagnement dans les zones à risque, je pense qu'on pourrait assez facilement arriver à cette cohabitation.


Vous connaissez beaucoup d'exemples où la cohabitation se déroule bien ?

Il y a plein de pays où des loups cohabitent avec l'homme et l'élevage. L'Espagne, par exemple, contient 2500 loups. Ca veut dire que là-bas les éleveurs n'ont jamais arrêté de surveiller leurs troupeaux et sont arrivés à trouver des solutions qui permettent la cohabitation entre les prédateurs et l'élevage.
Photo : B. Moriamé
Quelles sont ces solutions ?

C'est très simple. Il faut tout d'abord que les troupeaux soient gardés, jour et nuit. Ca veut dire qu'il faut qu'on mette en place des moyens et des comportements différents. Et puis, il y a des moyens de protection comme les chiens, qui ont fait la preuve de leur efficacité. Cela, je l'ai vu moi-même en Italie. Les chiens de protection sont efficaces à partir du moment où ils sont suffisamment nombreux et, surtout, réellement utilisés pour la protection.


Les contraintes qui accompagnent ces solutions sont-elles supportables pour les éleveurs ?

De toute façon, il y a des moyens d'accompagnement qui ont déjà été mis à la disposition des éleveurs. Des aides bergers leur sont proposés gratuitement durant la période d'été. En ce qui concerne les chiens de protection, les éleveurs touchent une aide significative des pouvoirs publics pour les acquérir. Je pense qu'il suffirait d'adapter le dispositif pour que les aides soient un peu plus importantes et on serait en vue de la solution.
Pourquoi les éleveurs proclament-ils l'incompatibilité entre loup et élevage ?

Parce que le retour du loup les oblige à changer leur façon de travailler, leur mode de vie. Et je comprends que ce soit pour eux difficile et compliqué mais à partir du moment où le loup est revenu de façon naturelle et de façon durable, il faudra bien qu'on s'adapte. C'est à ce prix-là que le pastoralisme pourra se perpétuer.

Pourquoi la situation du Mercantour est-elle plus conflictuelle qu'ailleurs ?

Elle est plus conflictuelle parce que c'est là que le loup est revenu et que c'est là que les premières attaques ont été subies. Puis, c'est là aussi que les meutes sont les plus nombreuses. Donc, il est normal que la situation soit ici un peu plus difficile qu'ailleurs. Mais surtout, les éleveurs ont reçu des soutiens qui font que rien ne les incite vraiment à modifier leur comportement. Des soutiens politiques, bien sûr.


Mais, hors de France, pourquoi la cohabitation se passe-t-elle mieux ?

Ailleurs qu'en France, la situation meilleure s'explique par le fait qu'on n'a jamais arrêté de protéger les troupeaux. C'est ce que j'ai constaté en Italie. Les loups y sont protégés depuis 30 ans et les éleveurs se sont toujours adaptés à la protection de leurs troupeaux. Je n'ai pas senti, en Italie, avec les éleveurs, le même problème relationnel entre le loup et l'élevage. Ils font la démonstration que nous pouvons maîtriser cette cohabitation.

Pourquoi la législation européenne ne suffit-t-elle pas à assurer la protection du loup en France ?

Parce que, en France, et notamment dans les Alpes-Maritimes, certains se sont arc-boutés sur l'hypothèse d'une réintroduction, ce qui nous a fait perdre beaucoup de temps. Vouloir démontrer l'indémontrable a fait perdre 11 ans à toute la profession. Mais la Convention de Berne permet, de toute façon, la protection des troupeaux.
Pour moi, il n'y a pas de contradiction entre la protection du loup et la protection des troupeaux. Le dispositif réglementaire qui est en place aujourd'hui devrait permettre de satisfaire tout le monde.


Mais le loup est-il réellement revenu naturellement et, par conséquent, sous la protection européenne ?

Certains crient à la réintroduction. C'est toujours la position de la Chambre d'agriculture. Personnellement, je ne la partage pas. Si la réintroduction était une réalité, on l'aurait démontré depuis longtemps. Onze ans après, on est toujours en train de chercher des indices qui accréditeraient l'hypothèse de la réintroduction. En revanche, depuis les expériences que j'ai pu acquérir et les voyages d'études que j'ai réalisés, le retour naturel du loup depuis l'Italie m'apparaît comme logique au regard des habitudes de l'animal et de la situation en Italie.


Quels sont les problèmes de la filière ovine qui précédaient ce retour ?

La filière ovine est fragile en Europe. Elle ne vit qu'à grands coups de subventions. Il est clair qu'un prédateur en plus représente des problèmes qui, pour certains, peuvent sembler insurmontables. En tous cas, la filière ne se porte pas bien et le retour du prédateur ne lui a pas fait du bien non plus.


Mais le pastoralisme vivait déjà une crise ?

Quand on voit à quel prix le mouton de Nouvelle-Zélande ou de Grande-Bretagne arrive sur le marché, il est évident que nous ne sommes pas, et depuis longtemps, compétitifs. Seules les aides européennes ont maintenu de façon artificielle la possibilité pour les éleveurs de continuer à exercer leur activité. Mais il n'y a pas que la filière ovine. On sait très bien que le prix de la viande est extrêmement bas. Nous avons régulièrement des éleveurs qui se plaignent de ne pas retrouver ne serait-ce que leurs frais, dans le prix de la viande de bœuf, par exemple, fût-elle de très grande qualité. C'est un problème général.


En quoi cette fragilité de la filière ovine implique-t-elle le loup ?

C'est avec l'arrivée du loup que les éleveurs commencent à craindre les contrôles quant au mode d'élevage, à la garde des troupeaux et à la légalité de la vente. Mais cela ne devrait rien avoir à faire avec le loup. Je pense que ce sont deux problèmes différents. A partir du moment où l'Europe donne des moyens aux éleveurs, je pense qu'il serait juste et normal qu'elle mette en place des mesures de contrôle pour savoir ce que deviennent les aides, si cela profite réellement aux troupeaux, ce que deviennent les animaux après que les éleveurs aient touché les aides. Ceci n'a rien à voir avec le retour du loup. Il me semble que ce serait un partenariat juste et équilibré; à partir du moment où on fait appel à de l'argent public, nous devons nous assurer de sa bonne utilisation.


Mais qu'y a-t-il réellement à cacher ?

Il y a des modes de commercialisation qui sont archaïques et permettent la vente directe (sous le manteau) à une grande part de la communauté des Alpes-Maritimes. Mais ces phénomènes sont bien connus.


Quelle part ces pratiques représentent-t-elles sur l'ensemble de la filière ?

Plus de la moitié !


Le problème du loup dans le Mercantour est dit exclusivement politique. Pourquoi ?

A partir du moment où il y a conflit, certains hommes politiques ont pris leurs responsabilités et certaines positions ! Certains sont résolument pour l'éradication parce qu'ils se sont rangés du côté des éleveurs. D'autres, dont je fais partie, ont des positions plus nuancées.


Qu'est-ce qui fonctionne mal dans la politique agricole actuelle ?

On a, à grands coups d'argent public, réussi à maintenir des filières. Mais on ne pourra pas éternellement mener une politique d'argent public en méprisant les attentes du marché. Il faut assortir les aides d'une vraie politique de qualité qui corresponde aux attentes du consommateur. A ce moment-là, même avec un peu d'argent public, on maintiendra une économie qui tournera de façon positive. On ne peut pas artificiellement inventer ou maintenir une filière. Au-delà des subventions, il faut qu'un éleveur ou un producteur, quel qu'il soit, puisse vivre de son travail. Sinon, ce que nous faisons est totalement artificiel.

Le loup n'empêche pas cette perspective meilleure que vous imaginez ?

Bien sûr que non, si les mesures sont mises en place. Au contraire, le retour du loup aura eu au moins un mérite, c'est de donner un formidable coup de projecteur sur des professions qui, jusqu'à maintenant, n'intéressaient pas grand monde. Au moins, ce côté positif du loup est évident.

Association www.loup.org

2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé
"Mesurez votre audience"><\!--'); //-->