Claude Guigo
"L'exaspération mène à tuer des loups"
Président de l'association européenne de défense des éleveurs victimes des prédateurs
Les éleveurs exercent leur influence dans le département des Alpes Maritimes au départ de la chambre d'Agriculture. C'est justement là que siège Claude Guigo en tant que défenseur des éleveurs. Pour ce dernier, le loup, en plus d'être incompatible avec l'élevage du Mercantour, a été réintroduit pour faire disparaître le pastoralisme dans la région. Il accuse en cela des "animaliers" [des écolos]. Il n'y a donc pour lui et pour la chambre d'agriculture aucune raison de protéger le loup. Au contraire, il y va, selon Claude Guigo, d'un choix de société fondamental: "qui veut-on placer au centre de l'homme ou de la nature ?" Ainsi, il considère que le loup n'a pas sa place dans le Mercantour. La compatibilité et la protection des troupeaux sont pour lui illusoires.

Pourquoi ne croyez-vous pas au retour naturel du loup ?

Parce qu'il est prouvé qu'il n'est pas revenu naturellement, pour différentes raisons que nous avons démontrées. Il y a un faisceau de preuves qui montrent que la progression de cet animal n'est pas normale.


Quelles sont les preuves les plus évidentes ?

Tout d'abord, il y a le manque de rigueur scientifique de la part du Ministère de l'environnement sur l'hypothèse d'un retour naturel. Ensuite, il n'y a pas eu de préparation des gens qui vivent sur le terrain (éleveurs, bergers, chasseurs, habitants …) comme il y en avait eu avant l'arrivée de l'ours. Ce qui signifie que rien ne permettait d'attendre ce retour naturel et qu'il ne s'est pas fait de manière officielle.
Photo: B. Moriamé
Votre argument est que le loup n'est pas protégé juridiquement si son retour n'est pas naturel ?

Voilà ! Vous touchez du doigt ce qui nous a poussés à faire cette enquête. La Convention de Berne ne protège que les animaux rentrés naturellement. Mais, en plus, un certain nombre d'Etats, comme la Finlande ou la Grèce, ont fait des restrictions à la protection du loup. Ils ont précisé que, ce loup, il ne fallait pas le protéger. La France devrait pouvoir revoir la copie qu'elle a signée de la Convention de Berne puisque, à cette époque, le loup n'était pas sur le territoire. On pourrait très bien envisager de laisser le loup sur les zones où il n'y a pas d'élevage et de l'interdire sur les zones d'élevage extensif, comme cela est pratiqué chez nous.


Pas de raison donc, pour vous, de protéger le loup ?

C'est un dossier que doivent traiter les hommes. Il faut remettre l'homme au centre du débat. Le problème, il est là. Le loup ne revient pas dans son milieu naturel. L'homme a une activité.


Les moyens de protection mis à disposition des éleveurs sont-ils efficaces ?
Voir aussi "Les moyens de protection : la clé ou l'impasse"

Non. On a remis des chiens de défense : cela a permis à certains touristes de se faire mordre les fesses. Deux cas sont allés devant le tribunal. Peut-être y a-t-il une baisse de mortalité des brebis avec la protection mais la prédation et le stress sont toujours là. On n'arrivera jamais à 0 % de risque.


Les subventions et les indemnisations sont-elles suffisantes ?
Voir aussi "Indemnisation aux éleveurs"

De l'argent, il en faut toujours parce que c'est un métier difficile. Nous avons exigé dès le départ qu'il y ait des compensations à la présence du loup mais cela ne devait être que provisoire, en attente d'une véritable décision sur la présence du loup. Mais, en vérité, le budget consacré au loup ne revient aux éleveurs qu'à hauteur de 30 %. Les 70 % sont consacrés à l'administration ou à l'information. On a des beaux films ou des brochures qui s'appellent "Info-loup" mais on n'a jamais eu une "info-mouton" ! Et puis surtout, on paie une série de pseudo-scientifiques pour suivre le loup, c'est-à-dire ramasser des crottes. Métier d'avenir : ramasser des crottes, les analyser, pour savoir ce qu'a mangé Monsieur canis lupus, et donc situer son évolution.


Les solutions actuelles ne sont pas viables ?

Certains éleveurs sont fatalistes. Ils acceptent ces aides. Refuser les aides, refuser le poids de l'administration, refuser d'être la victime, c'est ça l'important. Lorsque le loup attaque, il ne tue pas de la mécanique. Il tue un animal qui a une véritable relation avec son éleveur. Ce dernier l'a peut-être nourri au biberon. Cela, la majorité des gens ne le comprennent pas. Ensuite, l'indemnisation n'est pas viable dans la mesure où, en cas d'attaque, tout est très compliqué. Il faut passer un temps énorme à rechercher les victimes, à faire constater l'attaque, à récupérer le manque à gagner.


Dans la vie et le travail de l'éleveur, qu'est-ce qui a le plus changé depuis la présence du loup ?

Cela change complètement nos méthodes. D'habitude, on laisse les bêtes seules, qui mangent tranquillement. Là, pour éviter des décrochements (chute d'une falaise), cela oblige la présence constante de l'éleveur. Les bergers doivent vivre sur l'alpage, dans une cabane sous-équipée. Avant, on pouvait laisser le troupeau 3 jours dans la montagne, en le surveillant à la jumelle. Maintenant, il faut être là 24h/24. Cela a entraîné quelques divorces. Conséquence ultime : il n'y a pas de jeunes qui veulent commencer dans le métier.


Comment évaluez-vous l'ampleur des attaques et des dégâts du loup ?
Voir aussi "Etendue des dégâts du loup"

Malgré qu'on les ait demandées, on n'a pas les statistiques globales. Ce qu'on sait, c'est qu'on est à 7995 animaux indemnisés depuis 1993. Ce qui fait 1.286.312 € d'indemnités versées aux éleveurs pour 30 loups. Vous voyez combien coûte le festin du loup à la société. Est-ce que cet argent-là n'aurait pas servi à sortir les gens de l'exclusion ou à aider la recherche contre le Sida ? Et là, une poignée d'écolos ou plutôt d' "animaliers" qui ne verront jamais le loup, font peser le préjudice sur une minorité.

Est-ce qu'on veut revenir à une nature plus que sauvage ou est-ce qu'on veut revenir à un équilibre ? Donc, ce que nous demandons, c'est qu'on enlève les loups des zones d'élevage.


Que prévoyez-vous, avec les éleveurs, dans le cas où rien ne devait changer ?

Si les députés ne se décident pas, des mouvements syndicaux, des manifestations, des … lobbyings que l'on a commencé à mettre en place, vont être déployés. L'exaspération d'une partie des éleveurs se fera sentir dans l'avenir si l'on n'offre de véritables solutions. Moins officiellement, cela peut se traduire par du braconnage.


Mais vous savez que la présence du loup est nécessaire à la faune et à la flore, à la biodiversité...
Voir aussi "Le loup assure vie et santé à ses proies"

Je vais vous dire ce qu'on appelle la biodiversité: soit on exclut l'homme, soit on exclut les loups et les ours. On a payé des hommes pour les faire disparaître parce que cela posait problème pour la santé humaine et pour son activité. On veut les réinstaller. On écarte l'homme et on donne un droit à la nature, un droit supérieur aux droits de l'homme. Là, c'est une question de société. Alors, pourquoi pas lâcher des crocodiles dans les étangs ? Pourquoi pas lâcher des panthères pour qu'on retrouve la nature sauvage ?

Vous savez, on a protégé le cormoran. Mais on a fini par tirer le cormoran. Tout simplement parce que certains propriétaires de piscicultures voyaient leurs provisions de carpes ou de truites disparaître, depuis sa présence. Donc, à l'heure actuelle, on autorise la destruction du cormoran. Pourtant, c'est un animal protégé. C'est un rapport de force de société. Ou on veut que l'homme soit au centre, ou on donne l'avantage à la nature sauvage.


Vous défendez, je crois, les bienfaits du pastoralisme pour la flore ?

Le pâturage des troupeaux entretient les alpages. Les broussailles sont mangées par les moutons et cela permet d'éviter les incendies ou les avalanches.


Le pastoralisme ne souffre-t-il pas davantage de la politique agricole commune (PAC) ?

En effet, il faut savoir que le revenu de l'éleveur ovin est fait à 60% de primes; des primes par tête ou des primes à l'herbe. L'élevage extensif de grands troupeaux de moutons et la disparition de l'élevage bovin sont dus à la première PAC, instaurée par le plan Marshall. Celui-ci assurait des primes pour les éleveurs ovins avec une grande quantité d'individus. Cette première PAC permettait le type d'élevage extensif qui est le nôtre. Aujourd'hui, la réforme de la PAC remet en question notre mode d'élevage parce qu'il ne permettrait plus d'élever d'aussi grands troupeaux.


Mais les grands troupeaux, ce n'est pas un problème ?

Non, ils entretiennent les espaces en mangeant l'herbe. Ils ont remplacé le travail de débroussaillage que devait faire l'homme.
L'extension des troupeaux, il n'y a pas de problème, quand c'est bien conduit, cela marche bien. Les problèmes arrivent maintenant avec la nouvelle réforme de la PAC (plan Fisschler) et le principe d'identification des troupeaux pour leur suivi sanitaire. Ce n'est pas encore effectif mais c'est une complication qui montre que, peut-être, l'élevage pastoral n'est pas en odeur de sainteté dans le Mercantour.


N'y a-t-il vraiment aucune solution pour un élevage durable en présence des loups ?

Il faut faire un choix. Veut-on revenir à une nature sauvage ? Ce serait un recul de civilisation. Quand une prairie se ferme et que la forêt gagne, on se rend compte que l'on a fait un choix décisif.


Et sans les loups ?

L'élevage extensif est durable, même avec la présence du loup, parce qu'il y a une autodéfense des éleveurs. C'est-à-dire que les éleveurs ne se laissent pas faire. Autant être clair, il y a des loups qui sont tués.


Que faites-vous dans ce cas ?

On ne va pas le crier sur les toits. Mais cela fait partie de la défense des éleveurs. C'est l'exaspération qui amène à cela. Si un délinquant s'attaque constamment à votre bagnole, cela finira par ne plus vous suffire d'être remboursé.


Vous comparez le loup à un délinquant ?

Non, ce n'est pas le loup le délinquant. Le loup, il n'y est pour rien. On prend une cage. On ouvre la cage : "Allez, mon petit, va chercher ta pitance." Puis, il est parti, il fait son devoir. Il mange 4 kg de viande par jour, quand même. Ca fait un veau. Ce sont ceux qui ont introduit ça qui sont des délinquants !


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2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé