Pierre Mannoni
"Le loup n'est qu'un symbole"
Professeur de psychologie à l'université de Nice et auteur de plusieurs ouvrages concernant la peur
La peur du loup est "normale" chez l'homme occidental, selon Pierre Mannoni. Auteur de divers ouvrages sur la peur et les peurs de masse, ce psychologue à l'université de Nice explique pourquoi le loup ne peut que difficilement être jugé pour ce qu'il est vraiment. Le loup est un symbole fort de notre culture, une figure ancrée dans notre inconscient collectif. Au Moyen Âge, comme symbole du mal et du diable, il aurait rempli, par sa destruction, une fonction purificatrice de bouc émissaire. Aujourd'hui, les représentations mentales de l'animal survivent au plus profond de nous-mêmes. Réminiscence des temps anciens ou fabrication culturelle ? Non, l'homme n'a pas toujours craint le loup.
Au XXIe siècle, on parle de nouvelles peurs. Cela signifie-t-il que la peur du loup a disparu ?
Voir aussi "Le loup parmi les nouvelles peurs" et
"La peur du loup n'a pas disparu"

Non, la peur du loup n'a pas disparu. Je crois qu'elle est restée fondamentalement ce qu'elle est depuis toujours, c'est-à-dire la peur d'un objet monstrueux qui se rapporte à ce que nous avons toujours craint : des êtres surgis des ténèbres et porteurs de qualités angoissantes. C'est toujours cela la peur du loup aujourd'hui.
Photo : B. Moriamé
Vous parlez de la peur du loup comme "émotion archétypique", c'est-à-dire comme si elle était légitime.
Voir aussi "La peur du loup est née avec l'économie"

Personnellement, je ne me promènerais pas dans la forêt la nuit si l'on réintroduisait des loups dans notre environnement sylvestre. La légitimité de la peur du loup relève de la légitimité de la peur tout court. Il est normal d'avoir peur. La peur fait partie du tréfonds de notre activité psychologique. Elle est même plutôt positive pour les services qu'elle rend à notre organisme parce qu'elle nous met en alerte contre des dangers qui sont réels. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faut avoir peur du loup en tant que tel. On joue même avec la peur du loup qui est fonctionnalisé dans les mythes et les contes d'enfants. Il y tient la mauvaise place puisqu'il représente le mal mais on a aussi besoin de cette représentation-là pour compléter le mythe qui, sans cela, serait lacunaire.


Cela ne signifie pas que le danger est réel et objectif ?

Je ne crois pas que le loup représente un danger réel pour l'homme. Ce sont plutôt les loups qui sont les victimes. Aujourd'hui, on a décimé ou supprimé le loup de nombreux environnements. Le loup ne m'apparaît donc pas comme redoutable. Je ne crois pas qu'il y ait matière à craindre le loup. Au contraire, son retour dans les milieux naturels me semble faire partie du rétablissement des équilibres écologiques. Je crois qu'il aurait tout à fait sa place dans le parc du Mercantour.


Le loup, "ombre" pour Jung, "Ca" chez Freud, représente les pulsions animales, associales, primitives, de colère, de jalousie … Pourquoi le loup ?
Voir aussi "Le poids des contes et légendes"

Il fallait une figure pour représenter le mal et la méchanceté. On a utilisé le loup parce qu'il est une bête fauve à laquelle on a prêté des qualités qui sont largement exagérées. On a souvent fantasmé sur certains animaux comme le petit poulpe dont on a fait la pieuvre redoutable, ou les souris et les cafards. En revanche, on ne craint pas les moustiques qui sont pourtant des vecteurs de maladies qui déciment des groupes entiers.


Quelles caractéristiques du loup ont fait de lui ce symbole ?

Tous les êtres qui appartiennent au monde de la nuit sont inquiétants par définition, même ceux qui sont inoffensifs. On a cristallisé une peur sur les chouettes, par exemple. Elles ne sont absolument pas des animaux redoutables mais elles appartiennent à cet univers nocturne dans lequel on puise les origines de toutes nos peurs et angoisses. La peur de la nuit est au centre de toutes nos peurs depuis les temps ancestraux où les hommes ne pouvaient dormir tranquillement car soumis à l'approche des fauves.


Vous avez imaginé un phénomène de surstimulation, selon laquelle certains stimuli excessifs engendrent des peurs excessives. Est-ce que certaines armes du loup peuvent jouer ce rôle ?

Certainement. Je crois qu'on a fantasmé à partir de ces caractéristiques du loup. Le loup a des dents et s'en sert pour tuer. Il a des griffes. Il est un chasseur en bande. Le reste est une exagération liée à notre fonctionnement psychologique et pas du tout à la réalité.


Le loup peut-il être considéré comme bouc émissaire lorsque, symbole du mal, il est décimé dans un but de pacification ou de réparation de l'angoisse collective ?

Les victimes émissaires sont toujours destinées à réparer quelque chose qui est de l'ordre de l'angoisse, surtout lorsqu'on maîtrise mal les causes exactes de cette peur. Par exemple, au Moyen Age, on ignorait complètement l'existence des micro-organismes responsables des épidémies de peste. Il fallait bien pourtant faire quelque chose pour lutter contre l'effroyable peur de la peste grise qui se répandait. Donc, on a désigné des responsables. En l'occurrence, c'était les Juifs parce qu'ils étaient une minorité et parce qu'ils avaient une religion, une langue ou une écriture méconnues. En ce qui concerne le loup, en l'associant au diable, on le tue pour se défaire d'une peur de la colère divine. En réalité, tout ce qui est dérangeant est accusé d'être plus ou moins diabolique ou maléfique.


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2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé