Patrice Miran
"L'Europe forcera à vivre avec les loups"
Leader du Mouvement Ecologiste Indépendant (MEI) pour les Alpes-Maritimes
M. Miran dénonce ouvertement les manipulations politiques qui se cachent derrière le thème "loup" au Mercantour. Selon lui, le loup aurait tout simplement servi d'épouvantail pour rallier un grand nombre d'électeurs dans le monde rural. La peur se vend bien, en politique surtout. Le mouvement écologiste indépendant (MEI), en revanche, se bat pour que cessent les piégeages et empoisonnements à l'encontre du loup et pour faire admettre aux éleveurs qu'une cohabitation est possible, via leur bonne volonté. Par ailleurs, il dénonce la mondialisation et la politique agricole commune (PAC) comme responsables de l'agrandissement démesuré des troupeaux, à tel point que les éleveurs ne peuvent plus s'en occuper convenablement.
Pourquoi êtes-vous opposés au principe de "zonage" qui imagine d'autoriser les loups dans certaines zones et de les éliminer là où il y a élevage ?

Tout d'abord, nous sommes opposés à ce principe parce que, tout simplement, il est inapplicable. Vous pensez bien que les loups ne connaissent pas le code de la route. Ce n'est pas parce que vous allez mettre un panneau de sens interdit dans un endroit du parc que, soudain, vos loups vont rebrousser chemin et ne pas fréquenter cette zone. Mais au-delà de cet aspect pratique de terrain, je suis opposé au principe de zonage pour des raisons à la fois éthiques, juridiques et politiques. Des raisons éthiques parce que le loup est une espèce en danger.
Photo: B. Moriamé
Elle a eu d'énormes difficultés à revenir dans le département. Aujourd'hui, alors que la population de loups est loin d'avoir atteint un stade de viabilité, il me semble inconcevable d'imaginer des zones où l'on supprime les individus. Le deuxième élément est juridique. La France a ratifié à l'unanimité la Convention européenne de Berne. Certains députés qui à l'époque ont fait de la guerre au loup leur cheval de bataille étaient présents à l'époque au Parlement.

Si ce principe de régulation du loup était accepté, peut-on craindre des pratiques cruelles ?
Voir aussi "Retour du loup, retour des persécutions"

Dans un contexte marqué par une extrême barbarie à l'égard du loup puisqu'on a retrouvé des loups tués, empoisonnés, coupés en morceaux, je ne vois pas comment le gouvernement pourrait autoriser de tuer le loup dans certaines zones. Je me demande alors comment ces personnes pourraient se sentir freinées dans leur envie de commettre des actions cruelles. Nous sommes donc, au mouvement écologiste indépendant, tout à fait opposés au principe de zonage. Nous nous étonnons d'ailleurs que ce soit une soi-disant écologiste, Dominique Voynet, qui ait proposé cette aberration.


Quelle solution proposez-vous ?

Tout simplement, les mesures qui ont déjà fait leurs preuves ailleurs, y compris dans les Alpes-Maritimes. L'équipement en chiens de protection, l'adjonction d'aides-bergers, la construction de clôtures, des mesures qui ont fait la preuve de leur efficacité en Italie, en Espagne et dans d'autres pays européens. Mais même dans les Alpes-Maritimes, si l'on regarde les statistiques de prédation, on se rend compte que ce sont quatre troupeaux qui concentrent 75 % des attaques. Comme par hasard, justement les troupeaux qui sont sans mesure de protection. Or, on voit bien que ces mesures de protection sont efficaces, même dans le contexte du Mercantour.


Pourquoi, alors, les éleveurs clament-t-ils l'incompatibilité ?

Les éleveurs sont dans une logique économique qui va à l'encontre des mesures de protection et de la cohabitation avec le loup. Car, quand on veut gagner sa vie comme éleveur dans les Alpes aujourd'hui, on est obligé de faire deux choses incompatibles avec la présence du loup. La première : on est obligé de faire passer des pertes qui n'ont rien à voir avec le loup pour des attaques de loup puisque vous touchez des indemnisations qui sont, dans beaucoup de cas, supérieures au revenu de la vente de l'animal. Deuxième chose : les primes et les subventions de l'agriculture actuelle incitent à augmenter démesurément la taille des troupeaux. Dans ce contexte où les troupeaux sont grands de 1000 ou 2000 têtes, la garde continuelle du troupeau devient une gageure que peu d'éleveurs peuvent mener à bien.


Qu'est-ce qui a poussé le pastoralisme vers le déclin ?
Voir aussi "Crise du pastoralisme : avec ou sans le loup..."

La très forte concurrence du mouton de Nouvelle-Zélande ou d'Australie a poussé l'Etat français à accorder des subventions énormes aux éleveurs, en fonction du nombre de moutons que contient un troupeau. C'est la politique agricole commune (PAC) qui a forcé les éleveurs à agrandir considérablement leurs troupeaux.


De quelles réformes cette PAC a-t-elle besoin ?

Je ne suis pas seul à la proposer cette réforme. Il s'agit de la réforme de M. Fisschler (commissaire européen pour l'agriculture) qui - de toute façon, notre avis compte peu - va soumettre toutes les subventions à un concept d' "éco-conditionnalité". C'est-à-dire que pour toucher les subventions, les éleveurs vont devoir rendre des comptes en matière de protection de l'environnement et répondre à des normes sanitaires ou relatives au bien-être animal.


L'actuelle commission d'enquête parlementaire ne risque-t-elle pas de mettre à mal l'avenir du loup ?
Voir aussi "L'avenir du loup menacé par la commission"

Une commission d'enquête parlementaire peut bien "se défouler" en appelant à la violation de la Convention de Berne ou de la directive "Habitats" qui protègent les espèces en danger. Mais après, la France va-t-elle remettre en cause son appartenance à l'U.E. à cause du loup ? Elle va bien devoir se plier à la législation européenne de protection des espèces en danger. Je pense plutôt que l'on va avoir un texte qui va vouloir donner des gages à une population chauffée à blanc par les déclarations d'un certain nombre d'hommes politiques, mais la commission ne changera pas grand chose.


Mais est-ce que la France ne pourrait pas, finalement, obtenir certaines dérogations à cette législation qui protège le loup ?
Voir aussi "Espèce protégée ? Le droit ne suffit pas !"


Ceci n'est possible, selon le texte, qu'à condition que tout ait été mis en œuvre pour aller jusqu'au bout de la logique de prévention, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Ensuite, une autre condition est la viabilité des populations. Dans les Alpes, on est très loin du seuil de viabilité.


Pourquoi le parc ne défend pas mieux le loup ? N'est-ce pas son rôle ?

Le parc est une administration. Il appartient à l'Etat et il n'y a jamais eu une volonté politique nationale pour défendre le loup. Par conséquent, le parc n'a jamais eu l'occasion d'appliquer sur le terrain une défense du loup. De ce fait, il se trouve un peu en porte-à-faux avec sa mission de protection de la faune et de la flore sauvages. Même au Ministère de l'environnement, il n'existe pas de réelle volonté de défendre le loup.


Pourquoi le conflit est-il si "dur" dans le Mercantour alors qu'il est bien géré en d'autres endroits où le loup est présent de façon plus importante ?

Le loup est un peu le symbole du blocage politique du département des Alpes-Maritimes. La chambre d'Agriculture avait longtemps été un centre essentiel d'influence politique dans le département. Cependant, quelque temps avant l'arrivée des loups, elle était devenue exsangue du fait des pugilats qui opposaient les communistes et le clan de la droite. Ce qui a permis de réunir ces deux pôles politiques et de ramener son audience à la Chambre d'Agriculture, c'est le loup. Ainsi, M. Estrosi et d'autres maintiennent le conflit et utilisent le loup pour faire leur beurre politique. Le problème c'est que certains prennent leurs discours au premier degré et empoisonnent le loup. Mais ils ne sont que le dernier maillon de la chaîne. Les véritables responsables sont ceux qui, comme M. Estrosi, excitent les habitants avec la peur du loup.


C'est justement Christian Estrosi qui dirige la commission. Cela ne laisse-t-il pas présager de la partialité de celle-ci ?

C'est vrai que le fait que Monsieur Estrosi dirige cette Commission donne une idée de l'objectivité de celle-ci. Par exemple, certains acteurs très influents ne sont pas interrogés. C'est le cas du M.E.I. Mais je ne vois pas comment une poignée de parlementaires français pourraient rendre des conclusions qui ne prennent pas en compte le contexte international. Peut-être que pour des raisons électoralistes, cette Commission va faire son exercice cathartique en demandant l'éradication du loup ou alors le zonage.


Que vous inspirent les derniers événements ? L'affaire du Moulinet, par exemple.
voir aussi "Retour des persécutions"

Aucun loup n'a été observé dans les environs au moment des faits. Par contre, des chiens sont probablement les responsables de ce carnage. De toute façon, le troupeau ne bénéficiait d'aucune protection. Il est odieux que des moutons morts en l'absence de toute surveillance puissent être indemnisés à l'éleveur malgré tout.


A propos d'Aimé Ségur ?

Il a fait la une de tous les médias, accusant le loup de ses blessures. On l'a montré. On a écouté ses mensonges. Quand on a appris que son histoire était bricolée, plus personne n'en a parlé. Pas même pour un démenti.


L'affaire du louveteau empoisonné vous fait-elle craindre pour l'effectif des loups ?

La population de loups dans le Mercantour est très certainement à la baisse suite aux braconnages, empoisonnements et piégeages.


Avez-vous peur que l'on finisse par éradiquer à nouveau le loup en France ?

C'est impossible. Même si on le décime en France, il reviendra toujours d'Italie et d'autres pays voisins. L'Europe est assez claire sur son souhait de voir le loup protégé par tous ses membres.


Comment sortir de cette situation ?

Le loup peut devenir un facteur de développement. On peut valoriser les produits de l'arrière-pays grâce à la présence du loup. La présence du loup implique une éco-conditionnalité. Le loup remet en question le système actuel qui ne fonctionne plus. Il sert à forcer l'évolution positive du pastoralisme vers un développement durable.

Association www.loup.org

2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé