Retour du loup: retour des persécutions
Depuis le retour du loup, les événements se sont succédé à son encontre. Longtemps, on a ignoré le problème que posait le loup en lui trouvant la solution la plus radicale. A tel point qu’il disparut totalement d’une bonne partie de nos pays d’Europe et que nombre de sous-espèces disparurent. En France, le dernier loup fut tué en 1937. Depuis tout ce temps, on s’est habitué à vivre sans lui. Les troupeaux domestiques ont été considérablement élargis mais surtout isolés de toute prédation. La sélection artificielle a généré des animaux bien incapables de se défendre du loup. C’est pourquoi ils devraient continuer à paître en sécurité, selon les éleveurs. Mais aujourd’hui, le loup est de retour dans le Mercantour. Les éleveurs, inquiets pour leurs troupeaux et pour l’avenir de leur profession, clament l’incompatibilité entre loup et pastoralisme. Effectivement, sa présence impose au minimum certaines contraintes que les éleveurs ne peuvent supporter seuls, mais leur bonne volonté sera nécessaire… Aujourd'hui, certains d'entre eux continuent à le tirer à vue, à l'empoisonner ou à le piéger de façon atroce.
Si le piège est peu visible sur cette photo, il n'en est que plus redoutable. Les systèmes déployés pour se débarrasser du loup sont divers mais ont ceci de commun: leur cruauté. Photo: IWFEA
L'affaire du Moulinet - Contre-enquête et manipulation - Une simple amende pour avoir empoisonné des louveteaux - Un berger blessé par des chats accuse le loup - Le loup, bouc émissaire, cache mal les problèmes réels - Le parc s'en lave les mains? Il a les mains liées! - La vie sauvage, elle se réjouit
L'affaire du Moulinet : prétexte et récupération anti-loup

L'événement qui a véritablement lancé le débat et qui est à l'origine de la création de la commission d'enquête est hautement symbolique du traitement réservé au loup dans le Mercantour. L'« affaire du Moulinet » a vu 400 brebis mourir au fond d’un ravin dans un mouvement de panique dont on ignore la cause. Suite aux accusations, sans preuves, portées contre le loup, l'éleveur a été indemnisé et les éleveurs ont obtenu du parlement qu’il crée une commission d’enquête pour étudier le problème qu’ils appellent « incompatibilité du loup et du pastoralisme » (voir la page consacrée : "Le loup menacé par la commission").


En réalité, l’événement a été admirablement récupéré par les éleveurs, par l'intermédiaire de M. Christian Estrosi, et la culpabilité du loup y est plus qu’incertaine étant donné que les bêtes sont mortes sans témoin. Le berger n’était tout simplement pas à son poste et le troupeau de 1200 têtes se trouvait dans une zone dangereuse et escarpée. Les brebis sont peut-être même restées plusieurs jours avant d’être découvertes. Pour seule preuve, quelques morsures ont été avancées. De là à dire s’il s’agit d’un chien, d’un loup ou d’un quelconque autre animal… En fait, il est statistiquement plus probable que le carnage soit l’œuvre de chiens errants, ou plutôt de la panique causée par ces derniers. Chaque année, tandis que le loup est tenu pour responsable de la mort de plusieurs centaines de moutons, le chien en tue plusieurs centaines… de milliers.

Une contre-enquête révèle des manipulations

Jean-Claude Giordano, l’éleveur du Moulinet, a aussitôt clamé la responsabilité du loup et fut pleinement soutenu par la presse et une foule de reportages télévisés qui ont su exploiter la fascination véhiculée par l’animal sauvage. Les autorités locales ont acquiescé, refermant le dossier avant de l’ouvrir et coupant court à toute enquête scientifique, sans doute par peur de débordements. « Si rien n’est fait, menaçaient les bergers à l'époque, nous passerons à d’autres modes d’actions, comme le blocage de la nationale 202», pouvait-on lire dans Nice Matin (Nice Matin, 01. 08. 2002).

Les moutons qui subissent la majorité des attaques ne sont pas protégés. Mais ils sont indemnisés aussi bien. Ph.: B. Moriamé
Pour les quelques rares désireux d’en savoir plus, Fabrice Nicolino publie dans « Terre Sauvage » une contre-enquête. Il semble que deux chiens aient été vus à plusieurs reprises aux alentours du troupeau, juste avant l’attaque. Un témoin que le journaliste qualifie de très fiable mais qui, malheureusement, a souhaité garder l’anonymat, ajoute : « J’ai vu de mes yeux ces deux chiens avec la gueule ensanglantée. » « Aucun élément scientifique n’a permis d’établir la responsabilité du loup », selon Christophe Aubel, responsable de la mission Loups pour France Nature Environnement. « La décision de classer cet incident en attaque de loup est d’ordre politique, elle permet à l’éleveur d’être remboursé.» (NICOLINO, 2003, 65) Mais elle offrait surtout une ouverture pour tous les éleveurs qui ne veulent pas accepter les contraintes de protection et de surveillance des troupeaux et soutiennent que le loup ne peut cohabiter avec ces derniers. L’idée d’incompatibilité semble gagner le rang des politiciens concernés. Pour rappel : ils sont, le plus souvent, les envoyés des éleveurs !

Une simple amende pour avoir empoisonné des louveteaux

Plus récemment (21 octobre 2003), deux bergers du parc national du Mercantour ont comparu devant le tribunal correctionnel de Nice (source: AFP). Convaincus d'empoisonnement de loups, Christian Pogunkte et Joël Sic sont tous deux sortis du procès avec une amende de 750 € avec sursis. Et la présidente du tribunal, Christine Aimar, de s'expliquer: "l'amende pour rappeler que le loup est une espèce protégée, le sursis pour tenir compte du désaroi réel des bergers."

Le 22 novembre 2002, dans "Nice Matin", étaient publiés les résultats de l’autopsie de la dépouille d’un jeune louveteau trouvé dans le Mercantour au-dessus de Saint-Martin-Vésubie, dans le vallon de Molières. Lieu hautement symbolique puisque c’est justement là qu’était réapparu le loup en 1992. L’étude révèle que l’animal de trois mois était en parfaite santé et fut empoisonné par un mélange détonnant, de substances insecticides, d’anti-coagulant et de produits anesthésiants. Les scientifiques craignent pour la survie du reste de la meute. Selon France Nature Environnement (observatoire ministériel), les randonneurs pourraient également être mis en danger par la présence de ce genre de substances dans la nature.
Jetés dans la nature du Mercantour, les poisons ne sont pas un danger que pour les loups. Ils menacent également toute la faune et même les randonneurs. Ph.: S. Steward
Les responsables de ces délits n'ont pas été retrouvés. En revanche, deux éleveurs accusés d'empoisonner les loups du mercantour ont été jugés, en octobre 2003. Le premier, Christian Poguntke, a reconnu les faits. Il faut dire que celui-ci ne s'est jamais caché de ces méfaits puisqu'il avait exhibé la tête d'un jeune loup empoisonné à l'entrée de sa propriété. Le second, Joël Sic, a nié avoir jamais utilisé du poison. Mais le cadavre de mouton badigeonné de strychnine (poison inodore qui a le plus largement contribué à l'éradication du loup en Europe occidentale) qui a été découvert sur son alpage ne laisse pas place à beaucoup de doute. L'amende de 750 euros avec sursis n'incitera pas les autres à plus de discrétion.

Un berger blessé par des chats accuse le loup

Le 16 Août 2002, la parquet de Nice classe sans suite l’affaire d’un berger prétendument victime d’une louve et d’un louveteau : « Compte tenu des connaissances scientifiques comportementales des loups, des incohérences relevées entre les déclarations de la victime et des constatations des enquêteurs, la relation des faits, telle que rapportée par le plaignant, n’a pu être confirmée », a indiqué le vice-procureur, Gérard Dubès. (Nice Matin, 30. 08. 2002). Trop tard, le mal est fait. La presse et les médias (parmi eux : la prestigieuse BBC) avaient durant l’été relayé abondamment les propos d’Aimé Ségur, le berger en question, n’offrant qu’une seule version à plusieurs millions de lecteurs et téléspectateurs. A leur décharge, il faut dire que le berger avait menacé la journaliste de France 2 de ne plus répondre à leur interview si elle se permettait de douter de ses propos.

En revanche, le parquet de Nice ne s'est pas gêné pour contredire M. Ségur. Non seulement parce qu'il a jugé que la narration des faits contenait un trop grand nombre d'incohérences et ne correspondait pas aux agissement d'un loup, mais aussi parce que les poils remis comme pièce à conviction se sont révélés, après identification génétique, être des poils de chat ou de chien. On ne saura sans doute jamais ce qui est arrivé ce jour-là à M. Ségur, mais il est fort probable que celui-ci ait rencontré un chien ou fait une chute dans la montagne.

Le berger Aimé Ségur a prétendu avoir été attaqué par un loup. L'enquête parle plutôt d'un petit chien... voire d'un chat. Ph.: www.bbcnews.
co.uk

Le loup, bouc émissaire, cache mal les problèmes réels

Comme l’explique Fabrice Nicolino (Terre Sauvage, février 2003), s’il est bon de signaler que la plupart des éleveurs font très bien leur boulot, de l’avis général, les autres ne sont pas si rares. Certains ne s’en cachent pas. « Oui », dit un éleveur bien connu de la région du Mercantour, « j’en ai tués et je recommencerai. Vous croyez que c’est drôle de voir mourir ses brebis ? Vous croyez que les écolos de Paris accepteraient de vivre comme nous ? » (NICOLINO, 2003,64).

A en croire Gaston Franco, maire de Saint-Martin Vésubie, l’explication doit être recherchée ailleurs : « J’estime qu’il ne faudrait plus donner d’indemnités à ceux qui refusent de mettre en place des mesures de protection comme c’était le cas de l’éleveur du Moulinet. Oui, il faut aider les éleveurs à mener une vie normale. Mais n’oublions pas quand même que ce métier reste un choix de vie. Et puis, il serait peut-être temps de parler du gros problème. » Et là, M. Franco porte son nom à merveille : « Les tonnages de viande sont ridicules. La filière ovine est contournée. L’abattage clandestin et la vente directe sous le manteau sont un secret de polichinelle. A la louche, on pense que la moitié de la production du Mercantour échappe au circuit officiel. » (NICOLINO, 2003, 66). Des investigations policières quant à ces trafics ont déjà été classées sans suite. Nul doute que l’apparition de contrôleurs pour juger de l’application et de l’efficacité des mesures de protection serait vue d’un mauvais œil, surtout si ceux-ci sont capables de différencier les troupeaux déclarés des clandestins.
Les problèmes de l'élevage ne sont pas apparus avec le loup. Mais le prédateur les a révélés et leur permet de s'exprimer. Ph.: www.loup.environnement.gouv.fr
Tout cela, sur fond de chute du cours de la viande, explique pourquoi les éleveurs de France, et plus particulièrement du Mercantour, réclament des subventions plus importantes. Ce n’est pas un hasard si le loup pose à ce point problème en France, et plus précisément dans les Alpes-maritimes, alors que, en de nombreux endroits, où le loup se trouve en bien plus grand nombre, la situation est moins conflictuelle. C’est ce que rappelle Benoît Ayotte, spécialiste canadien du loup : « Il y a 600 loups en Italie et tout va bien ; il y a 2000 loups en Espagne et l’élevage ovin y est florissant ; rien qu’au Québec, il y a 8000 loups et personne n’en parle. Que se passe-t-il en France avec 20 loups ? » Par ailleurs, à l’intérieur même du territoire français, le loup reçoit un traitement inégal. « Dans les Hautes-Alpes, où il y aurait neuf loups, les pertes en brebis attribuées au loup sont passées de 543 en 1998 à seulement 97 en 2001. Il est vrai que les éleveurs acceptent volontiers les mesures de protection(…) Dans les Alpes-Maritimes en revanche – pour l’essentiel, le Mercantour – treize loups sont actuellement recensés, 1152 brebis ont donné lieu à indemnisation en 2001. » (NICOLINO, 2003, 67). Cette incroyable différence, selon Gaston Franco, est révélatrice d’une très grave crise du pastoralisme dans le Mercantour. Le loup n’en serait dès lors que le bouc émissaire.

Le parc s'en lave les mains? Il a les mains liées!

Pour finir, c’est le parc lui-même qui semble souhaiter voir disparaître au plus vite les loups, source de bien trop d’embarras et de conflits. Les journalistes ne sont pas plus les bienvenus, particulièrement ceux de Terre Sauvage : « La direction actuelle a refusé tout net à Terre sauvage d’interroger ses agents malgré des demandes en bonne et due forme, ce qui ne nous a pas empêché de rencontrer, en leur garantissant – hélas ! – l’anonymat, plusieurs de ses gardes » (NICOLINO, 2003, 68). Lesquels révèlent l’abandon du loup et donc d’une part de sa mission par le parc : « La question est devenue purement politique et le parc ne mène plus depuis des années aucune action de protection. En cas de problème, on indemnise pour ne pas avoir de problème avec la préfecture, Paris, ou la presse. Le rêve à peine secret de la direction, c’est que le loup fiche le camp du Mercantour par n’importe quel moyen.» (ibid).

En vérité, le parc est une administration qui émane du gouvernement. Il y est donc forcément lié. Alors, quand le gouvernement décide de minimiser le problème, il demande -ordonne- au parc de ne pas parler aux journalistes - ainsi, le parc a longtemps refusé de nous adresser la parole, brandissant un "document confidentiel" spécifiant cette interdiction. Par ailleurs, le parc est régulièrement en proie à l'humeur des éleveurs avec qui il cohabite dans la région du Mercantour. En définitive, le sujet reste tabou dans l'Etat fondateur des libertés essentielles.

Lorsqu'on parle du loup, le siège du parc national se mue en véritable bastion. La loi du silence est inscrite dans le règlement interne. Ph.: B. Moriamé

La vie sauvage, elle, se réjouit

Cet abandon ou cet oubli transparaît également de manière moins occulte dans un atlas scientifique publié par le parc fin 2002 présentant la faune et la flore qu’il est chargé de protéger. La précision y est de rigueur puisqu’on ne manque pas d’évoquer la présence du tétras-lyre ou du gypaète. Par contre, il n’y a pas trace du loup, symbole de la région. Bien pire, lorsque le parc pourrait faire entendre sa voix avec des preuves à l’appui, encore une fois, il préfère se taire. Ainsi, des agents du parc ont réalisé une vidéo extraordinaire mettant en évidence l’efficacité des chiens patous.  Le parc a préféré garder celle-ci cachée,… dans un coffre ! Plus tard, une fuite malencontreuse, dont l’auteur restera, bien sûr, anonyme, a permis à la télévision d’en diffuser un extrait. A l'arrivée, le message est détourné ; les quelques secondes retenues montraient un loup s’emparant d’une brebis. En fait, toute la nuit, les chiens avaient repoussé vaillamment les loups et gardé un troupeau de 2000 têtes dispersé et dépourvu de la surveillance d’un berger. Au matin, deux brebis seulement avaient disparu. Encore une fois, les démentis n’intéresseront personne parmi les médias. Le public restera, pour sa plus grande part, dans le mensonge. Et, face à ce détournement d’images, malgré l’indignation du personnel, aucune protestation n’a été émise par la hiérarchie du parc.

La faune et la flore du parc national du Mercantour sont en train de connaître la même évolution que celles des Abruzzes suite au plan de sauvegarde des loups: elles renaissent. Ainsi, lorsque les loups ont commencé à repeupler les Apennins, les chamois, par exemple, qui étaient sur le point de disparaître, sont réapparus par centaines. Biologiquement, c'est l'évidence même. D'un point de vue écologique, la présence du loup apparaît dès lors comme une nécessité. Il devient donc inconcevable qu'un parc national, chargé d'un espace dont l'équilibre naturel est protégé, puisse se passer de la présence du loup. C'est la nature qui le demande.
La nature ne peut tout simplement pas se passer de la présence du loup. Pas plus qu'un parc national. Ph.: www.frequenc eevasion.com
Quant à l’écosystème du Mercantour, Thierry Houard, biologiste responsable du suivi démographique des grands ongulés du parc, nous en parle : « La faune sauvage ne s’est jamais si bien portée. Les populations de cerfs, de biches, de chamois et de bouquetins ont augmenté de plus de dix pour cent depuis la réapparition du loup. » (EYLES, 1996, 86). Reste à faire coexister ces deux modes de vie antagonistes. Ce que l’on veut faire passer pour un casse-tête est largement à notre portée !

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2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé