Crise du pastoralisme : avec ou sans loup...

Pour comprendre correctement les réactions que suscite le retour du loup dans le Mercantour, il est nécessaire de rappeler le contexte dans lequel il s'inscrit. Si les éleveurs ont parfois fait reposer tous leurs problèmes sur les épaules du loup, la vérité est que la plupart de ceux-ci sont antécédents au retour du prédateur. Bien avant la présence du loup, une crise profonde du pastoralisme lui a fort mal préparé le terrain. Mais cette activité que certains disent en déclin a réellement besoin d'être prise en charge par les pouvoirs publics. Il est grand temps que l'Etat français admette qu'il ne pourra plus longtemps faire l'économie d'une véritable réforme au coeur de ce secteur délaissé qu'est le pastoralisme. Et tant mieux si le loup pouvait au moins lui servir à cela. A condition qu'il n'en pâtisse pas.

Actuellement, pour être rentable, un troupeau comporte des centaines d'animaux. Certains atteignent 2000 têtes. La garde est donc difficile. Photo: H. Westerling
La mondialisation: véritable ennemie du pastoralisme - La réforme de la PAC menace les troupeaux gigantesques - Le loup comme révélateur et bouc émissaire de la crise - Des solutions à puiser dans le passé

La mondialisation : véritable ennemie du pastoralisme

Sans faire de détour, affirmer que les difficultés du pastoralisme dans le Mercantour sont une conséquence de la mondialisation n'est pas un raccourci abusif. La France et l'Europe ont coutume, depuis des années, de recourir aux importations de Nouvelle-Zélande et d'Australie pour satisfaire leurs demandes intérieures en viande ovine. La concurrence de ces pays a amené, en 20 ans, le déclin continu de la production française. Entre 1980 et 1999, le nombre d'exploitations a été divisé par deux. Dans le récent "Atlas du parc national du Mercantour", on parle de "désertification préoccupante de la profession".

Parallèlement à la disparition de la moitié des exploitations, celles d'entre elles qui ont survécu ont dû, pour être rentables, élargir considérablement leurs troupeaux et se consacrer exclusivement à la production de viande ovine (la mieux subventionnée par l'Etat français). Les troupeaux de moutons, larges de quelques dizaines de têtes dans les années 70, ont, petit à petit, évolué vers ce qu'ils sont aujourd'hui : des centaines, voire des milliers, de têtes pour un seul éleveur. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le gardiennage soit difficile à assurer, que l'amélioration du niveau sanitaire semble illusoire et que les vocations sa fassent rares pour prendre la relève.

La réforme de la PAC menace les troupeaux gigantesques

Cette situation, à peine viable pour les éleveurs (et encore moins pour les moutons), a subi un coup important avec le retour du loup dans la mesure où celui-ci implique un véritable gardiennage des troupeaux et des conditions de travail strictes. "Avec l'arrivée du loup, explique Gaston Franco, maire de Saint-Martin Vésubie, les éleveurs commencent à craindre les contrôles quant au mode d'élevage, à la garde des troupeaux et à la légalité de la vente." Or, dans les conditions actuelles, s'il est possible pour certains éleveurs de se maintenir et de vivre de leur métier, il est très difficile (voire impossible) pour eux d'exercer celui-ci comme on voudrait le leur imposer. Or, pour diverses raisons étrangères à la présence du loup telles que l'aspect sanitaire, la sécurité des troupeaux ou le minimum de bien-être animal, des exigences strictes en la matière sont nécessaires.
Garder sans relâche les troupeaux est un impératif qui n'est pas inhérent à la présence du loup. Mais ce dernier en rappelle soudain la nécessité aux éleveurs. Ph.: B. Moriamé

Mais l'éleveur de moutons peut-il vraiment les supporter ? En clair, l'Etat français ne peut pas demander d'une part aux éleveurs de posséder des troupeaux gigantesques et d'autre part de respecter les normes nécessaires de surveillance. Celui-ci n'a d'ailleurs pas encore cette seconde exigence. En revanche, l'Europe, à travers sa réforme programmée de la PAC (Politique Agricole Commune) et la notion d'éco-conditionnalité inscrite dans le plan Fischler (commissaire européen à l'Agriculture), a bien l'intention d'imposer ces exigences à tous les Etats membres, France comprise. La réforme apparaît donc comme un coup fatal porté au pastoralisme tel que pratiqué dans le Mercantour, c'est-à-dire via des troupeaux gigantesques.

Le loup comme révélateur et bouc émissaire de la crise

Quant au loup, il apparaît comme le responsable de ces mesures parce que sa prédation révèle leur non-application. Les bergers ont peur que l'indemnisation des attaques soit bientôt conditionnée, c'est-à-dire qu'elle ne soit accordée qu'aux troupeaux correctement protégés. Le risque étant pour eux que les subventions finissent par l'être également. La plupart des éleveurs, inconscients des réformes à venir, imputent au loup les exigences qui leur tombent sur les épaules dans l'espoir que, en son absence, ils pourront reprendre leurs habitudes et laisser les troupeaux plusieurs jours sans surveillance. Leur laisser espérer cela n'est rien d'autre qu'une manipulation politique. Les dirigeants savent très bien que ce ne serait pas durable dans le contexte européen.

En attendant, si la réforme ne s'accompagne pas, en France, d'une refonte du mode d'élevage ovin, le métier d'éleveur, avec ou sans loup, courra à sa perte. Le loup, qui oblige à anticiper sur ces futures contraintes, semble dès lors précipiter l'élevage français vers le déclin, de la même façon qu'il a assuré une bonne garde des troupeaux dans les pays d'où il n'a jamais disparu comme l'Italie ou l'Espagne. L'Etat ne pourra donc pas faire l'économie d'une intervention dans ce secteur, chose dont il semble n'avoir pas encore pris conscience. Ou alors, "l'Etat joue l'horloge", comme l'estime un garde du parc national du Mercantour, ce qui signifie qu'il attend patiemment la faillite du secteur le moins productif de toute l'Agriculture française. Pendant ce temps, certains éleveurs, à l'image de Christian Pogunkte, se persuadent que "le loup a été réintroduit pour en finir avec le pastoralisme."

Des solutions à puiser dans le passé

Même le maire de Saint-Martin Vésubie, M. Franco, n'hésite pas à affirmer que "le pastoralisme n'est pas indispensable au Mercantour". Par ailleurs, il dénonce sans hésitation "des modes de commercialisation archaïques qui permettent la vente indirecte sous le manteau d'une grande part de la production." "Ces phénomènes sont bien connus", assure le maire. En revanche, M. Franco estime qu'elle concerne environ la moitié de la production : "ce qui arrive aux abattoirs est ridicule. Au moins la moitié de la filière est détournée." Dans ce contexte, il semble que le loup aille de pair avec une attention gênante portée au pastoralisme du Mercantour. La présence d'experts parmi les troupeaux est vue d'un très mauvais oeil par certains éleveurs.

Le pastoralisme dans le Mercantour ne peut plus se contenter de produire de la viande. Le lait, le fromage et la laine seraient autant de pistes pour la survie de la filière ovine. Ph.: B. Moriamé

Malgré tout, M. Franco entrevoit une issue à la crise : "Il suffirait que l'on décide de subventionner équitablement les productions de viande ovine et de viande bovine, de même que l'on pourrait diversifier la production en faisant aussi du fromage ou du lait. Il faut revenir à une certaine diversité pour ne pas condamner le secteur." Ce n'est donc pas au loup que les éleveurs doivent s'adapter d'urgence, mais à la demande et à la concurrence. Le reste suivra.

Association www.loup.org

2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé