Polyphonie des mythes et visions antiques
Les relations entre le loup et l’homme datent du paléolithique. Et, au néolithique, les artistes admiratifs traçaient des silhouettes de loups sur les parois des cavernes. Puis, de l'antiquité gréco-latine au grand Odin, jusque Gengis Kahn et autres, le loup est à l'origine de bien des civilisations. Le loup (la louve) est à la base de la fondation de Rome et vénéré par les citoyens de l'empire. Celui-ci n'échappe pourtant pas aux craintes importées de Grèce par les plus grands auteurs. Les Egyptiens, de leur côté, ont fait du loup la divinité qui mène les âmes vers la lumière après la mort. Le loup est aussi l'ancêtre du peuple turc. Il est, par contre, "le Destructeur" chez les Vikings. En Inde, il est le gardien de la nuit. Les attitudes vis-à-vis du loup sont d’ores et déjà ambiguës, face au mélange de fascination, de respect et de peur que suscite depuis toujours ce grand chasseur. Avant que le loup soit déclaré nuisible, il était prestigieux de l'avoir pour ancêtre. Et dès lors, bien des dieux sont nés des louves.
En Italie, le loup fait toujours l'objet d'une représentation positive grâce à la louve qui a nourri les fondateurs. D'où le succès de son repeuplement dans les Apennins.
Bronze étrusque, Ve s. acn. (Jumeaux: XVe)
Antiquité gréco-latine - Les Egyptiens - Civilisation turque - Les Vikings - En Inde
Antiquité gréco-latine

Apollon et Artémis, par exemple, sont issus des infidélités de Zeus avec Léto, une mortelle que le dieu fut contraint de transformer en louve par souci de discrétion vis-à-vis d'Héra, sa femme légitime. C'est pourquoi les Grecs brûlaient loups et louveteaux sur les autels d'Artémis tandis qu'Apollon utilisait l'animal comme emblème pour signer ses actes justiciers. Artémis, à l'instar de Diane chez les Romains, sera vénérée à la fois comme vierge et déesse de la fécondité. De la même façon, chez les Yakoutes en Anatolie, les femmes stériles invoquaient le loup.

Le loup comme symbole de la sexualité était né. En Latin, "lupa" désignera aussi bien la louve que la courtisane. Bien sûr, la louve n'est rien moins que la mère de la cité capitale de l'empire. Elle sauva des eaux Romulus et Remus et se fit leur nourrice. Pourtant, le péché est également à l'origine de la future nation. Rhéa, la véritable mère des deux enfants fondateurs, avait commis une faute. Vouée à la prêtrise et à la chasteté, elle allait pourtant concevoir. Elle serait enterrée vivante et ses enfants confiés par l'intermédiaire du Tibre à une louve. Ou alors, était-ce une courtisane ? Quoi qu’il en soit, la fécondité sera dignement célébrée chaque année au cours des « lupercales », fêtes latines par excellence.

Mais le loup est aussi symbole de cruauté. Ainsi, en Grèce, on raconte que Zeus transforma Lycaon en loup pour avoir servi de la chair d'enfants à ses hôtes. D'où le mot tiré du grec "lycanthrope", « lucos » signifiant le loup en grec antique, pour désigner celui que l'on appelle plus couramment loup-garou. Cette croyance, qui connaît encore de beaux jours dans le cinéma hollywoodien, était solidement ancrée chez les Grecs. Pas même Platon ne viendra porter un peu de sagesse dans le domaine, affirmant qu’il faut voir le loup avant qu’il ne vous voie, sous peine d’être paralysé par son regard ! Pline l’ancien, quant à lui, écrit : « En Italie on croit aussi que le regard des loups est nuisible et que s’il fixe un homme avant d’être vu, il lui enlève momentanément

l’usage de la voix. » (ERNOUT, 1952, 51). Mais sur le thème de la lycanthropie, il dira : « Que des hommes puissent se changer en loups et reprendre ensuite leur forme, c’est une croyance que nous ne devons pas hésiter à considérer comme fausse, à moins d’admettre toutes les fables dont tant de siècles ont démontré le mensonge. (…) C’est étonnant jusqu’où peut aller la crédulité grecque. Il n’est pas de mensonge, si impudent soit-il, qui ne trouve son témoin. » (ERNOUT, 1952, 51-52). Aristote, pour sa part, donnera ses premières leçons dans le bois sacré qui entourait le temple d’Apolon appelé « lukaïon », domaine divin consacré au loup. C’est l’origine du mot « lycée ».

A Rome, le loup est associé à Mars pour représenter les valeurs guerrières. Il était le guide des jeunes soldats quittant les cités qui les avaient vu naître, pour conquérir de nouveaux territoires. On attendait d’eux qu’ils se conduisent en loups, vivant de rapines et de violence. C’est donc sous le signe de la louve et en son nom que se développerait l’empire romain. De quoi ajouter encore à la réputation criminelle de l’espèce. Plus tard, par opposition à la louve romaine, le christianisme prendra l’agneau pour symbole.

Les plus grands penseurs grecs ont répandu nombre de fausses connaissances sur le loup. Ainsi, beaucoup croyaient aux loups-garous. Culture et fine arts archives, Vienne
Les Egyptiens

On le verra, partout, le loup est à la naissance comme à la destruction. Il n’en va pas différemment chez les Egyptiens qui voient en lui le conducteur des âmes du tombeau à la renaissance.

Après la mort, avant de rejoindre les Bienheureux et Osiris qui est, à la fois, maître de leur domaine et gardien de la porte qui y mène, la route est longue et semée d’embûches vers la « pesée du cœur ». Afin de leur servir de guide, pour que l’âme ne se perde pas, les Egyptiens invoquent Ouapouaout, le dieu-loup, qui, chaque nuit, veille sur le soleil dans son périple nocturne.

Siout est une ville qui lui est consacrée. Appelée Lycopolis par les Grecs, elle est la capitale du XVIIIe nome – subdivision administrative de l’Egypte. Tous les loups de la région se seraient levés pour défendre la ville de l’envahisseur éthiopien. La ville fut vouée à l’animal sacré, jusqu’à frapper la monnaie à son effigie.


Civilisation turque

Pour que des hommes puissent toujours faire preuve de grandes valeurs guerrières, il leur fallait un ancêtre non moins prestigieux que le loup.

Au cœur de la Mongolie, près de la rivière d’Orkhon, fut retrouvée une stèle dont les inscriptions, datant du VIIIe siècle, racontent l’origine des tribus mongoles. Le peuple originel Hiong-nu n’existe plus. Mais un enfant mâle a été épargné par les épées. Il fut recueilli par une louve qui lui a offert son lait et sa tanière, puis devint sa femme. De leur union est né un peuple fort, les T’ou-kiue, les premiers Turcs.

Plus tard, en 1227, après la mort de Gengis Kahn, ses proches diront qu’il a rejoint le Loup bleu son ancêtre, Bortä-Tchino, le Loup céleste, agent du Ciel et époux de la Biche fauve, la Terre. C’est pourquoi, tous les peuples qui ont connu l’influence mongole ont gardé du loup le souvenir de l’ancêtre. Et quand la chasse les amène à abattre un loup, le chasseur lui fera hommage et détruira l’arme qui a porté le coup fatal ; elle est maléfique.
Les Vikings

Chez ces anciens Germains, le loup fondateur de lignées guerrières et la louve nourricière laisseront place à un monstre dévorant, dont la destinée était inéluctable, la destruction de l’ordre du monde.

A l’aube de la vie sur terre, Odin, avide de pouvoir, a souillé de ses lèvres la Source de la Vie et s’est taillé une lance dans le frêne Yggdrasil, l’arbre garant de l’ordre du monde. Depuis, la source s’est tarie, l’arbre a péri et le Destin court. C’est Fenrir le loup, le « Destructeur », fils du démoniaque Loki, qui doit accomplir ce Destin. Un répit serait accordé grâce aux nains qui, provisoirement, sont parvenus à l’enchaîner.

Fenrir, l’exécuteur du Destin, une fois libéré de ses chaînes, monte à l’assaut du domaine d’Odin qui, déjà, avait observé dans le ciel  les signes avant-coureurs de l’inéluctable crépuscule des Dieux ; Soleil et Lune avaient disparu, dévorés par les deux loups, Skoell et Hati, dignes fils du « Destructeur ». L’affrontement entre Odin et Fenrir sonnera le glas des Géants et des Dieux. Odin devient Wotan et passe au Walhalla, mais reste porteur de la lance, emblème du pouvoir.

En plus de dévorer l’espèce humaine, le loup est ici accusé d’avoir expulsé les Dieux et détruit l’ordre du monde. Les peuples scandinaves vivraient dès lors dans la hantise de voir Skoell et Hati dévorer le Soleil et la Lune, avant que Fenrir n’engloutisse la Terre d’un coup de gueule. Aussi, durant les éclipses, croyaient-ils voir la prophétie se réaliser.

Odin vit désormais dans le Walhalla depuis que Fenrir, le loup, "le Destructeur", est venu accomplir le terrible Destin. Odin devait être puni d'avoir taillé sa lance dans le frêne Yggdrasil, arbre garant de l'ordre du monde. Image: www.membres.lycos.fr
En Inde
Le loup ne connaît pas meilleure réputation en Inde. Le Temps est recommencement. Jour et Nuit se succèdent, mais dans la mythologie hindoue, ce sont Soleil et Loup qui s’affrontent et gagnent tour à tour.

Dès l’origine, le monde voit s'opposer les puissances dans les combats de leurs champions : Indra, le taureau du Soleil, face à Vritra, l’Adversaire, Loup de la Nuit. Sans répit, le Loup menace les troupeaux du Soleil. Chaque fois qu’il prend le dessus, c’est la nuit qui tombe sur le monde. Il faudra toute la hardiesse de Indra pour qu’au matin, le sort change de camp et que se lève un jour nouveau.

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2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé