La rumeur: éternel relais de la peur
La rumeur est toujours intimement liée à la peur. C'est sur la peur que la rumeur repose, mais, en contrepartie, elle entretient la peur et s'en fait le relais. Quand ce cercle vicieux est enclenché, c'est presque le mouvement perpétuel qui s'instaure entre ces deux pôles. Le loup n'a pas échappé à ce tourbillon infernal. Les premières accusations lancées à l'encontre de cet animal qui dérange ont lancé le processus. Des siècles de rumeurs, ensuite, ont créé de toutes pièces, petit à petit, l'animal cruel et sanguinaire qui erre encore aujourd'hui et connaît de beaux jours dans notre inconscient collectif. Il n'est pas rare de nos jours que le loup fasse l'objet de rumeurs, même dans des contrées dont il a totalement disparu. La peur se vend bien. Les médias le savent... Ils l'exploitent.
Le loup a beau être l'un des mammifères les plus discrets, il ne cesse de faire grand bruit dans les médias. Photo: www.causses-cevennes.com
Des prédispositions à la rumeur - "La peur du sauvage" ou le témoin d'une société - Les médias vivent de la rumeur - Venir à bout de la rumeur
Des prédispositions à la rumeur

« Proposition liée aux événements du jour, destinée à être crue, colportée de personne en personne, d’habitude par le bouche-à-oreille, sans qu’il existe de donnée concrète permettant de témoigner de son exactitude », telle est la définition proposée par les pères fondateurs de la recherche sur la rumeur, Allport et Postman. (cité par KAPFERRER, 1987, 11). Mais bien souvent, elle relève du fantasme, car c’est lui-même qui la fait naître. L’imagination et les stéréotypes ambiants déforment - ou plutôt, « conforment » - les perceptions.

De toute évidence, il existe certaines prédispositions à la rumeur. Certains éléments, dénombrés par J.-N. Kapferrer, nous poussent à la croire. Par exemple, la crédibilité d’une rumeur est relative et proportionnelle à celle de la personne qui la raconte. La confiance envers cette source dépend elle-même de son expertise, sa fiabilité, son désintérêt, son dynamisme, son caractère attirant… Aussi, rejeter la rumeur peut être perçu comme le rejet de la personne elle-même. Le choix des relais est donc également un facteur de transmission important. Ceux qui répandent la rumeur savent auprès de qui ils jouissent d’un certain crédit. Un caractère vraisemblable semble aussi décisif, mais le vraisemblable est une notion qui a tendance à s’étendre démesurément. Il s’agit plutôt de ce que l’on est volontiers porté à croire à un moment donné. Une rumeur doit donc également s’inscrire dans la sensibilité du moment. Elle aurait alors la vertu de la révéler. Une anxiété préexistante se trouve bien souvent satisfaite par la rumeur. Finalement, le pouvoir de la répétition peut s’avérer décisif, à plus forte raison si la rumeur émane de plusieurs sources indépendantes. L’unanimité ébranle les plus intimes convictions. C’est ce que réalisent les média qui, considérés comme des sources différentes, ne relayent en vérité qu’une seule et même source.

Mais, le plus important pour qu’une rumeur soit bien reçue, c’est qu’elle réponde à un désir. La rumeur est une information que nous souhaitons croire et ce dernier critère peut très bien en dépasser d’autres de crédibilité et de réalisme, par exemple. « Quels que soient les efforts et le prestige des sources de la communication, si l’information ne satisfait aucun désir, ne répond à aucune préoccupation latente, ne fournit aucun exutoire à aucun conflit psychologique, il n’y aura pas de rumeur. » (KAPFERRER, 1987, 99). C'est pourquoi le loup y trouve une si belle place. La rumeur est d’autant plus puissante qu’elle justifie et conforte l’opinion publique en même temps qu’elle la révèle, elle rationalise en même temps qu’elle satisfait.

La "peur du sauvage" ou le témoin d'une société

Pour comprendre une rumeur et, éventuellement, la combattre, il est donc avant tout indispensable de comprendre le groupe dans lequel elle surgit. Ainsi, Kapferrer espère faire naître une « radioscopie de la France profonde révélée par ses rumeurs ». De grands domaines de crispations semblent en dessiner les contours révélateurs : la peur de l’étranger, la peur pour les enfants, la peur pour la santé, la peur du changement, mais surtout, pour le cas qui nous occupe, la peur du retour à l’état sauvage. Les rumeurs de fauves semant la terreur dans les campagnes sont monnaie courante. « A l’évidence, elles reflètent un désarroi aigu du monde rural, c’est-à-dire ceux qui sont au front, face à la nature, cette même nature qu’un combat millénaire a réussi à faire reculer, à maîtriser, à rendre productive. Loin de se sentir soutenu par l’arrière, par ceux qui, de Paris, de la ville, prennent les décisions qui les concernent, ils se sentent lâchés. » (KAPFERRER, 1987, 184). Un éleveur parle des loups à un journaliste de « Terre Sauvage » : « J’en ai tué et je recommencerai. Vous croyez que c’est drôle de voir mourir ses brebis ? Vous croyez que les écolos de Paris accepteraient de vivre comme nous ? » (NICOLINO, 2003, 64). Le malaise profond du monde rural est indéniable, particulièrement en ce qui concerne l’écologie.
"Le loup-garou de Paris", comme bon nombre de grands films, a contribué à donner du loup une image démoniaque.
Ph.: www.
euroloup.com
Ces rumeurs sont unanimes selon Kapferrer, « on » nous envoie des bêtes sauvages. Pour ce qui est du retour du loup dans le Mercantour, l’accusation est portée haut et fort à l’encontre des écologistes. La thèse du retour naturel du loup est sévèrement réfutée par les éleveurs. « L’écologiste est la bête noire du paysan. Il tend à vouloir le supplanter dans ce qui fonde l’identité de la paysannerie : la gestion de l’environnement naturel. Le monde rural vit très mal les parachutages d’écologistes dans la campagne française : l’arrivée subite de ces experts en chambre lui parait être une insulte à sa propre compétence et à des siècles de traditions et d’expériences rurales, durement acquises sur le tas. Il est significatif que les « envoyeurs » des bêtes sauvages soient des écologistes : ce sont eux qui pilotent les avions et les hélicoptères. Le survol par avion est normal : l’écologiste dispose de larges moyens, puisqu’il est soutenu par le gouvernement, moyens qui font défaut à l’agriculture. D’autre part, on survole un pays comme on survole un dossier. A la différence des paysans qui connaissent à fond le dossier nature pour y plonger leurs mains dès l’aube, l’écologiste plane dans l’abstraction et légifère de façon irresponsable. Il est un apprenti sorcier. Ses décisions portent un grave préjudice à ceux qui connaissent véritablement la nature, qui vivent dans la nature, les paysans, les sociétés de chasse. En lâchant l’animal sauvage, on tue l’animal domestique, on rend impraticable la nature qu’il fallut tant de siècles pour contrôler. Pour le monde rural, rien n’est plus symbolique de l’utilité ou de l’inutilité des écologistes que la réimplantation d’animaux sauvages sous leur égide : lynx dans les Vosges, vautours en Cévennes. Ces actes séduisent les citadins : pour eux, la nature est un concept, l’état sauvage une compensation à l’état artificiel de leur environnement de béton. » (KAPFERRER, 1987, 184-185). A cet égard, il est important de signaler que, dans le cas qui nous occupe, les loups sont bien revenus en France naturellement, faute de quoi, ils auraient été abattus en toute légalité. La thèse est officielle et appuyée d’arguments solides. (voir : Espèce protégée ? Le droit ne suffit pas !)

« Derrière ce discours naturaliste, il y a un discours social, mettant à nu les rapports que le monde rural entretient avec son environnement. Dix années plus tôt, dans le cadre d’une enquête sur le loup en Limousin, les chercheurs citent une réflexion presque machinale des habitants : « Les loups vont revenir. » Cette phrase est un symbole. La campagne française se désertifie. Les villages abandonnés se multiplient ; les voies secondaires de la SNCF se ferment une à une. Les loups n’auront plus peur du bruit et de la présence raréfiée de l’homme. La nature redevient hostile. Les rumeurs de Bête expriment un désarroi profond. Dans les ruines des villages abandonnés, les bêtes vont revenir. Au niveau le plus profond, ce que craignent les ruraux, c’est le retour de la sauvagerie : dire que les bêtes sont de retour, c’est aussi porter un jugement sur les rapports sociaux, ou plutôt, leur absence. Laisser la France aller en friche, c’est s’engager lentement sur le chemin qui mènerait de façon inéluctable à l’Etat sauvage. » (KAPFERRER, 1987, 185-186).

Les médias vivent de la rumeur

Dans des univers déjà fondamentalement prédisposés à faire naître une rumeur, un autre facteur important peut lui assurer un bel avenir, voire une pérennité à toute épreuve : les médias. Ceci touche particulièrement la cause du loup. Les médias peuvent « doper » le phénomène de rumeur. Selon leur attitude, la rumeur peut prendre ou non une ampleur considérable. Mais, si un seul le fait, aucun pratiquement ne prendra le risque de ne pas couvrir l’événement. Ils s’en feront un devoir. Parfois même, les média iront-ils jusqu’à la créer de toutes pièces. Une presse spécialisée vit de cela, toujours présente pour répondre aux désirs des fans dans le show business. Dans le domaine politique, certaines informations appartiennent à des campagnes de déstabilisation.

La justice a conclu que Aimé Ségur n'avait pas été attaqué par un loup. Trop tard. Les médias qui s'étaient relayés pour propager la rumeur n'ont pas publié le moindre démenti.
Ph.: www.bbcnews.co.uk

J.-N. Kapferrer distingue quatre attitudes différentes des médias face à la rumeur. La première consiste à « rumorer » l’information. Il s’agit de l’utiliser et de la transmettre tout en signifiant bien que l’on est en présence d’une rumeur, par l’emploi du conditionnel notamment. La seconde attitude consiste à se faire inconsciemment le relais de la rumeur en la prenant pour argent comptant. C’est le cas parfois de la presse dite de proximité qui ne dispose pas d’équipes assez importantes pour recouper suffisamment l’information. Ceci est particulièrement dangereux dans la mesure où la rumeur relayée s’en trouvera accélérée mais surtout accréditée par ce que le public considère comme une source officielle. Une troisième approche tient dans l’encouragement de la rumeur en rendant ambigus certains faits passés jusqu’alors inaperçus. Ces médias n’ont même pas besoin d’exprimer leurs hypothèses ; ils les suggèrent chez un public qui peut très bien les imaginer tout seul. Une dernière position relève du véritable combat de la rumeur. Ces médias participent à une véritable contre-offensive lancée avec une ardeur parfois militante. Mais peut-on véritablement démentir une rumeur ?

A l’heure des démentis, il n’y a bien souvent plus personne. En réalité, le démenti souffre de plusieurs handicaps, selon Kapferrer, qui font de lui une information à la fois peu vendable et relativement inefficace. Tout d’abord, ce n’est pas une nouvelle forte. Si la rumeur apportait une information à la fois surprenante et désirée, le démenti ne peut qu’être banal et décevant. Autant la première sera volontiers crue et relayée par le bouche-à-oreille, autant le second sera ignoré et sombrera dans l’oubli. De plus, un journal se doit de raconter ce qui se passe et non ce qui ne se passe pas. Le démenti est une non-information ! Tout au plus, on le qualifiera d’information « froide ». Il est rabat-joie car il supprime l’histoire, désamorce l’imaginaire et replonge dans la banalité du réel. C’est pourquoi il ne bénéficie que de très peu de temps ou d’espace pour s’exprimer. De toute façon, le démenti fait fuir les cibles qui n’écoutent que ce qu’elles veulent bien.

Finalement, le démenti peut faire fuir ceux qui connaissent la rumeur tandis qu’il éveille la curiosité de ceux qui ne la connaissent pas. En outre, l’information initiale qui est maintes fois répétée et relayée par les médias puise, pour une grande part, sa force dans cette répétition. Le démenti devrait donc également être répété et repris dans les divers média. Il va de soi que son destin est bien plus éphémère. Une dernière illusion concernant le démenti est à éteindre rapidement : certaines rumeurs sont imperméables au rationnel ! C’est le cas des rumeurs à fort contenu symbolique, comme celles concernant le loup, par exemple. D’autres rumeurs sont tout simplement irréfutables car on ne pourra jamais prouver qu’elles sont fausses. C’est la cas des rumeurs impliquant le diable. De nouveau, cela fait du loup un objet de rumeur idéal.
Le loup est un candidat idéal à la rumeur parce qu'il touche directement notre imaginaire. Ph.: www.csenergie.qc.ca

Venir à bout d'une rumeur

« La réalité suffit rarement à enflammer l’imagination du public : pourquoi alors espérer qu’elle l’éteigne ? » (KAPFERRER, 1987, 287). Attaquer la rumeur n’est pas une mince affaire. Il existe pourtant des solutions bien que leur efficacité ne soit jamais totale. Il s’agit d’abord de tourner le démenti en « information chaude » : par exemple, une critique sociale de la situation antécédente propice à la rumeur et d’une population particulièrement crédule. Le plus efficace est encore d’expliquer aux gens pourquoi il la croient. « Ils croient à l’adage : il n’y a pas de fumée sans feu. Hors, souvent, le feu n’est nulle part ailleurs qu’en eux-mêmes. » (KAPFERRER, 1987, 293). Malgré tout, en ce qui concerne la rumeur, mieux vaut prévenir que guérir. Le contenu latent qui génère les rumeurs comme symptôme demande à être soigné bien avant qu’elle ne surviennent. Aussi, si les sources officielles assurent leurs arrières par une crédibilité sans défaut, il leur sera d’autant plus facile de réfuter mais également de prévenir une quelconque rumeur. Enfin, si une rumeur se fait jour, il faut agir très tôt tandis qu’elle peut encore être circonscrite sur le plan géographique.

En définitive, il est bon de constater que si un homme est impuissant face à la rumeur s’il n’est pas soutenu par des alliés soucieux de la vérité, a fortiori, le loup ne pourra rétablir seul la justice sur les événements qui l’accablent.

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2004 Association www.loup.org / Benjamin Moriamé